COURS D'EAU ET PAYSAGES DE BOURGOGNE
Jean Laronze n'a jamais oublié sa Bourgogne natale. Disposant de deux ateliers, il habitait d'ailleurs à la fois à Neuilly-sur-Seine et à Génelard. Son village charollais et ses campagnes environnantes lui ont fourni le meilleur de son inspiration, que ce soit pour ses tableaux de cours d'eau ou pour ceux de paysage.
L'artiste avait voué aux rivières et aux étangs bourguignons un véritable culte. Il en devint le chantre magnifiant l'Arroux, la Bourbince ou la Loire. Son oeuvre permet de descendre chacun de ces cours d'eau, avec à chaque fois plusieurs tableaux représentant le fleuve en ses différents méandres. On suit l'Arroux depuis Toulon jusqu'à Digouin en passant par Gueugnon, Rigny et La Motte-Saint-Jean. De même pour la Bourbince depuis la Valtreize jusqu'à Romay via Génelard. Enfin son oeuvre offre une unique descente de la Loire en plusieurs étapes successives : Saint-Denis, Saint-Agnan, Gilly, Diou, Roudon, sans oublier l'étape du Perron.
C'est ainsi à une des parties à la fois la moins connue mais aussi la plus poétique de la Loire que s'est attaché Jean Laronze. Mme de Sévigné aimait à se reposer dans ce val charollais-bourbonnais du grand fleuve; Puvis de Chavannes qui l'avait tant admiré dans sa jeunesse s'en souvint également dans certaines de ses grandioses décorations. A cette hauteur, la Loire n'a pas la magnificence du fleuve tourangeau. Elle n'est pas bordée et ennoblie par les châteaux de la Renaissance. Elle joue encore de sa modestie finissante et envoûte d'un grâce mystérieuse. Elle se plaît encore à flâner avec amour au milieu des galets et des sables dorés.
Les toiles nous montrent ces fleuves en toute saison et à toute heure du jour. Tantôt la Loire coule à flots, gonflée par les pluies de l'automne, tantôt elle est réduite par la sécheresse et l'implacable soleil qui s'abattent l'été, plus souvent qu'à leur tour, sur le Charollais et le Bourbonnais. La Loire est parfois saisie aux premières heures du jour, dans son état de langueur qui la rend si belle, voilée de brumes légères et d'une gaze délicate et fine qui en atténue les contours. Jean Laronze goûte tout particulièrement le grand fleuve dans l'aurore du jour qui lui donne une lueur brillante et rosée. Cette heure matinale adoucit les valeurs et confère aux sites plus de profondeur, de mystère et finalement de poésie. Il peint également le fleuve dans l'émouvante mélancolie de ses soirs, qui répond au discret sourire de ses matins. Finalement c'est la pleine journée qui n'enivre pas l'artiste. L'attention est alors attirée par les violences et les brutalités des midis ensoleillés, auxquelles le fleuve doit céder la première place. Or c'est bien la poésie de celui-ci qui passionne Laronze, afin de faire place à la mélancolie et au rêve.
Il en va de même dans toutes les représentations des étangs et mares de Bourgogne qu'a réalisées l'artiste : étangs du Montet, de Champcerot, du parc de Drée et de Trivy, mare des Vernes, Cro de Laguerne qui lui inspira même le nom qu'il utilisait comme critique d'art, Jean de Laguerne. Surtout c'est la même recherche de la nature qui le guide dans tous ses paysages bourguignons.
A chaque fois, Laronze ne conçoit pas le paysage d'une façon anecdotique. Ce qu'il veut exprimer c'est la grandeur de la nature dans tous ses éléments. Pour lui être fidèle, il met à son service une palette extrêmement variée, avec une touche à la fois large et légère, toujours véridique. Il évite tout ce qui sent l'arrangement. Il ne s'agit pas pour lui de seulement donner de la nature une image exacte, comme le ferait une photographie, mais de faire passer dans l'âme d'autrui l'expression qu'il en a ressentie, et le plus souvent il se dégage ainsi de ses paysages une impression profonde de mélancolie et de calme. Le spectateur retrouve l'âme du peintre, éprise de poésie et de mystère.
Artiste attendri devant son sujet, Jean Laronze l'est perpétuellement face à sa campagne charollaise. Ses toiles expriment, outre le respect de cette puissante nature, l'attachement à un pays qu'il aime passionnément. "Milly ou la Terre natale : Lamartine adolescent" reprend tous ces amours du peintre. Le jeune Alphonse de Lamartine y est représenté assis sur un tertre, délaissant la lecture d'un volume de vers qu'il tient à la main pour contempler rêveusement le paysage du mâconnais : en ligne d'horizon, le Montsard, Vergisson et Solutré, et à leurs pieds Milly et ses villages voisins. "Le Tailleur de pierres de Saint-Point" (Chapitre I, paragraphe II) a inspiré ici directement le peintre. Plein de romantisme, ce tableau exprime avec ferveur ce qui avait marqué la jeunesse du grand poète : goûts de la solitude, de la nature, de la terre natale, d'idéalisme... Jean Laronze qui participait tous les ans au pèlerinage lamartinien de Milly avouait avoir voulu mettre là "toute son âme d'artiste" pour rendre "ces jours parfumés d'idéal, d'art et de poésie, de poésie lamartinienne, dont mon âme garde toujours les plus suaves caresses, les plus pures et les plus saintes émotions".
"Cours d'eau et paysages de Bourgogne" - Principales toiles :
. "La Bourbince à Génelard" (obtint une médaille de troisième classe au Salon de 1898)
. "Le Calme" (obtint une médaille de seconde classe au Salon de 1899 qui classa Jean Laronze hors concours pour le reste de sa carrière, obtint une médaille de bronze à l'Exposition universelle de 1900, appartient au musée de Mâcon)
. "La Loire à Saint-Agnan" (Salon de 1904, appartient au musée d'Autun)
. "L'Arroux à Toulon" (Salon de 1923)
. "Milly ou la Terre natale : Lamartine adolescent" (Salon de 1927)
."La Loire à Saint-Denis" (Salon de 1932, appartient au musée de Charolles)