LE CHAGRIN ET LA PRIERE
Sous l'influence de son maître Lamartine, comme de l'ensemble du mouvement romantique, Jean Laronze chercha, dans ses premières oeuvres, à exprimer sa mélancolie. Les cimetières lui semblèrent alors, mieux que tout autre paysage, accordés à la tristesse qu'il voulait rendre. Plusieurs de ses oeuvres initiales prennent ainsi place dans le cimetière de son village natale de Génelard : celui-ci est le cadre de quatre toiles peintes en 1885 puis, surtout, de "L'Orpheline" qui permit à l'artiste d'obtenir en 1887 sa première récompense au salon des artistes français. Agenouillée au milieu des tombes gagnées par la végétation, une jeune fille, le visage enfoui dans ses mains, cache ses pleurs. Cette toile de jeunesse est empreinte d'une grande émotion et traduit le goût de cendres de la vie qu'ont chanté les poètes : "En deux moitiés notre âme se partage / Et la meilleure appartient au tombeau" (Les Harmonies poétiques et religieuses).
Sauf pendant le premier conflit mondial, avec notamment un magnifique dessin "La veuve et sa fille sur la tombe du soldat", Jean Laronze cessa vite d'être le peintre des cimetières. Mais toute son existence fut par la suite marquée par les deuils douloureux qui le frappèrent : ceux, en 1894, de ces deux petites filles, Hélène et Marcelle, puis en 1918 de son fils, Jean, malade et sourd depuis plusieurs années. Les oeuvres de l'artiste ne pouvaient manquer de traduire ces chagrins, la mélancolie et la méditation qui en découlaient, et la place de la religion dans sa vie personnelle.
Plusieurs des plus belles toiles du peintre représentent des paysans charollais en prière. Dans tous les cas, la foi des paysans de Jean Laronze est simple et spontanée, comme la sienne. Les humbles gardent une dignité et expriment une spiritualité très authentiques. Chacun sent le réel attachement et la profonde sympathie que leur porte l'auteur. Dans ces tableaux de prière, la lumière joue un rôle majeur vêtant les paysans de son rayonnement transfigurateur, alors que la nature est représentée de manière simple et dépouillée afin de mettre en valeur le seul recueillement des personnages.
La plus célèbre de ces toiles de prière est "L'Angélus" exposée au Salon de 1903 où elle connut un si vif succès que l'Etat en fit immédiatement l'acquisition pour l'exposer au musée du jardin du Luxembourg. Au milieu de la Bourbince se tiennent debout, dans leur petite barque, un couple et leur jeune fille. La femme, fatiguée de sa journée, les épaules lasses et lourdes, s'incline les mains jointes. L'homme, recueilli, croise les bras. La petite fille, d'un joli geste un peu étroit et menu, joint ses mains avec application. Les berges hautes font sur l'eau de la Bourbince de larges ombres et la plaine se voile d'indécisions crépusculaires. Les personnages reçoivent les derniers reflets du soleil; les cheveux de la petite fille lui font une couronne de feu clair et, tout autour de la barque, la lumière du ciel rayonne comme sur un miroir sans rides. Reprenant le thème de Millet, Laronze a su ainsi le transposer dans un paysage où l'eau apporte une autre dimension et où les personnages, vus à contre jour, sont en réalité plus proche de la spiritualité de Puvis de Chavannes que de celle de Millet.
Ces toiles de prière révèlent ce que la nature profonde du peintre bourguignon, derrière son ironie malicieuse et sa verve joyeuse, recouvrait de profondément méditatif. Confrères, critiques et amis ont toujours insisté sur cette place particulière dans l'inspiration de ses oeuvres. Comme l'a écrit Georges Lecomte de l'Académie français, Jean Laronze avait "une âme attentive au secret des êtres et des choses, préoccupée de l'au-delà, tournée vers l'infini"; et l'écrivain de conclure à propos de l'artiste : "C'est un poète spiritualiste, doué d'un sentiment religieux très délicat".
"Le Chagrin et la Prière" - Principales toiles :
. "L'herbe cache et la pluie efface" (1885)
. "L'Orpheline - Cimetière de Génelard" (Mention honorable au Salon de 1887)
. "Crépuscule" (Salon de 1888)
. "La Prière du Soir" (Salon de 1902)
. "L'Angélus" (Salon de 1903, appartient au musée de Mâcon)
. "En Prière" (Fusain exposé au Salon de 1930)